21 septembre 2009
Quand nous sommes arrivés près du terrain, notre camion a lentement descendu le long d'un chemin caillouteux, sur le bord duquel s'entassaient des ordures, des bouteilles de bière vides, de vieux journaux, une télévision cassée posée là, en équilibre sur un tas de pierres... Le terrain porte un nom, mais on l'appelle plus communément "le trou". C'est pour dire...
C'est pour dire, les deux femmes assises sur des chaises de misère, qui attendaient là et qui ont levé un sourcil interrogateur en nous voyant arriver : "Ah, mais vous voilà ? Mais ça faisait longtemps... Ah, mais les jeunes ne sont pas là, ils sont encore aux vendanges... Les ceux qui sont sur le terrain, ils ne sont pas arrivés. Ils sont partis faire un tour à Babou..." Je les regarde. Elles ont un semblable visage, buriné à la fois par la crasse et par le soleil. Elles agitent de fausses chevalières en or, comme des vestiges de pacotille, des armoiries en toc. L'une porte une jupe sur ce qui semble être son pyjama ; elles ont les ongles sales, pas vraiment d'âge ; une ou deux dents sur chaque gencive, les cheveux gras, les mains croisées sur la poitrine. La "vieille", elle nous parle du terrain, de tous ceux qui sont morts... Elle est la seule qui reste. L'autre, c 'est sa nièce. Elles reviennent des vendanges, elles ont les mains taillées, le dos meurtris. Les plus jeunes sont partis ailleurs, continuer à travailler. Elles, elles sont rentrées, avec les enfants. Elles se souviennent d'autrefois, quand le patron était gentil ; quand elles courraient les bals à la fin de la journée de travail. "En ce temps, on était jeune, on n'avait pas d'enfant"
Le trou... C'est pour dire les enfants qui nous tournent autour : l'un d'eux a le visage de ceux qu'autrefois, on appelait communément "débiles", l'une des femmes lui gratte tendrement le dos. Il a la tête enfoncée dans les épaules, le regard vide, les mains ballantes. Un plus petit le suit de près, une tétine crasseuse dans la bouche. Leurs cheveux épais s'emmêlent en des mèches hirsutes. Une ou deux fillettes apparaissent puis disparaissent en riant ; elles courent après de jeunes chiots que tout le monde cajole comme des poupées de porcelaine...
Le trou... c'est pour dire les misérables caravanes, minuscules, posées là ; on aperçoit un bout de canapé mal en point. Ici, pas d'eau, pas d'électricité. Les ordures derrière le camp, la Nationale derrière les ordures et puis quoi, après... ? Pas de linge qui sèche, pas de potager pour se nourrir. De la ferraille, de la crasse, de l'abandon.
Le trou... c'est pour dire les autres qui arrivent, tout aussi noirs... La tante, l'oncle, "celui ci c'est un cousin..." Ils parlent tous un français coloré, une transposition mot à mot du manouche, qui donne à leur phrases des tournures désuètes. Une jeune fille arrive, tout de blanc vêtue, les cheveux teints en blond vénitien. C'est la fille du "chef", on la devine gâtée, cajolée ; c'est un petit croissant tout frais. Dans cinq ans peut être, elle aura déjà 2 ou 3 enfants. Elle vient d'arrêter l'école, elle a à peine 16 ans. Elle s'exclame "fatiguée je suis ! " en riant timidement. Elle est venue un peu pour discuter ; mais aussi parce qu'elle veut qu'on l'aide à écrire une lettre à son ancien professeur, qui s'est beaucoup occupé d'elle et de ses cousins. Elle ouvre de grands yeux ronds quand on lui explique que là où il vit désormais, c'est la nuit. On lui montre sur une carte l'océan, la France, les îles. Elles rit encore, incrédule... Et puis, lassée, elle rit d'autre chose : "la prochaine fois, vous m'aiderez à mettre des chansons sur mon portable ?".
La vieille nous avait donné l'autorisation de rester ; on lui fait de grands gestes pour lui signifier qu'on repart. Le camion remonte le chemin, reprend la Nationale. On roule en direction du soleil d'automne qui disparaît derrière les montagnes.
Edit : ça, c'est une partie de mon travail... Le "trou", il existe vraiment...
24 avril 2008
Il y a quelques jours, je prends le bus avec lison pour l'accompagner à la crèche...
Deux femmes âgées discutent, l'une d'elle parle de son fils aîné de 71 ans... J'en conclue qu'elle doit en avoir au minimum 20 de plus...
A un moment, sa voix se durcit : "Ah, cette vie, ne m'en parlez pas... Une vie de chien, oui... (elle dit cela comme si elle crachait par terre)... Ça serait à refaire, eh bien je n'aimerais pas la refaire... ah non..."
Et là ça m'a fait un grand froid dans le dos, et je me suis pensé [comme disait ma grand mère] que, vraiment, c'est triste d'avoir aussi peu de tendresse pour sa propre vie, aussi dure fût elle...
Je perçois quelques bribes, par ci, par là... "mes beaux parents, vous comprenez, et puis les enfants... quel travail ! [...] ma tante nous a sortis de là en nous donnant ce commerce... sortis, oui, car on gagnait rien... un champs de patates... et puis, pendant une heure, les allemands ont fouillé... vous comprenez, on avait des amis juifs alors on leur a gardé leurs affaires... jamais je n'aurais cru qu'ils les trouveraient...ah ça, on a travaillé..."
Le bus poursuit sa route, nous allons bientôt descendre, lison rit, insouciante des paroles qui coulent dans son dos, de cette bouche tordue qui égrène ses souffrances et des oreilles frémissantes et gourmandes de celle qui l'écoute... Elle s'en délecte, l'autre, de ces malheurs à la p'tite douzaine... "aaahhh ? et votre mari, c'est lui qui a tant souffert ??? aaah... mais dites moi..."
Pendant cinq minutes, 2 femmes se serrent dans leurs confidences, voilà ce que j'ai entendu de cette vie finissante et celle qui l'incarne pour quelques temps encore s'en défait déjà comme d'un bois mort...

